Rappelle moi le génocide – le génocide arménien : 1. Origines


Rappelle moi le génocide se concentre cette année sur le génocide perpétré à l’encontre des chrétiens armeniens dans l’Empire ottoman, entre le printemps 1915 et l’automne 1916. Fidèle à l’esprit initiale de cette série de lives commencée en 2021, cet article est une synthèse écrite du live du dimanche 7 juillet 2024.

Dans ce premier épisode, il s’agit de revenir sur le contexte et les origines de ce que les Arméniens nomment Medz Yeghern (le grand crime) ou Aghet (la catastrophe).

Environ 1,5 million d’Arméniens vivaient dans l’Empire ottoman. Le nombre de victimes est estimé à 1,2 millions de personnes.


Le génocide arménien prend place durant la longue période de l’Empire ottoman (1299-1923). Bien que les faits relatés du génocide se recentrent entre le printemps 1915 et l’automne 1916, il est important de présenter le contexte et les origines.

L’Empire ottoman est également nommé empire turc : multiethnique, de par les peuples qui le composent sous la direction d’un sultanat, il s’étend au XIXe siècle sur la majeure partie du pourtour méditerranéen, de l’Algérie jusqu’à la Grèce, en passant par l’Égypte et la Syrie.

Durant les années antérieures au génocide, l’Empire est secoué par des tentatives d’indépendance des peuples tout comme les Français, Anglais et Russes qui souhaitent agrandir leurs territoires respectifs. Différentes provinces se détachent de l’Empire.

En Anatolie (Turquie actuelle), il y a un retard politique, économique et industriel. Des révoltes à l’Ouest dans les Balkans par les Grecs, Bugares, Serbes, Bosniaques et Albanais. A l’Est, l’Empire russe met des pressions sur les frontières après avoir conquis le Caucase.

Légende : Carte de l’empire ottoman à son extension maximale en 1590 sous Mourad III (avec ses états vassaux en vert clair), superposé aux frontières des états actuels


Tout ceci engendre des vagues de migration de réfugiés, notamment musulmans, en Anatolie, avivant les tensions avec les minorités chrétiennes (notamment arméniennes et grecques).

L’Arménie occidentale fait partie de l’Empire ottoman depuis le début du XVIe siècle.

Les Arméniens ottomans sont environ 2 millions au tournant du XX e siècle. La majorité (70%) est composée de paysans installés dans les terres, en Anatolie Orientale : l’autre partie est composée d’une population citadine et moderne. La communauté arménienne s’organise autour du Patriarcat arménien de Constantinople, une église autocéphale dont le patriarche est élu par la communauté puis confirmé par le sultan.

Dans l’Empire ottoman et comme dans certains empires de tradition musulmane, il existe une division du travail : les tâches de production et échanges commerciaux sont réservées aux peuples dominés. Les champs politique et militaire sont consacrés au groupe dominant, c’est à dire musulmans.

Or, les opportunités économiques de la révolution industrielle ont favorisé cette spécialité marchande de la communauté citadine arménienne, la rendant prospère et formant une élite. Ceci va permettre un nouvel essor avec la création d’un réseau scolaire, le développement de la presse arménienne, une modernisation de la langue et la constitution de groupes en politique et société.

Par ailleurs, un statut inférieur est octroyé par le sultanat aux Arméniens ottomans dès leur intégration dans l’Empire : il s’agit du statut dhimmis, pour désigner les non-musulmans. Comme les Juifs et autres chrétiens, ils n’ont pas le droit de porter les armes, ils sont soumis à un impôt spécial et sont systématiquement défavorisés par la justice.

Cependant les Arméniens ottomans participent aux réformes de la vie de l’Empire et au développement économique, en restant fidèles malgré les massacres dont ils font l’objet entre 1894 et 1896. Par leurs rôles dans la vie de l’ Empire, les Arméniens font partie intégrante et sont nécessaires dans une société fragilisée au XIXe siècle par diverses tensions.

En effet, l’Empire ottoman a perdu une guerre contre la Russie, suscitant des craintes des provinces arméniennes sur un possible démembrement de l’Empire. En résulte un projet de réformes, à travers le traité de Berlin en 1878. L’article 61 tend à établir la sécurité ainsi qu’un partage du pouvoir local dans les régions à peuplement mixte.

En réalité le pouvoir local est souvent détenu par des chefs tribaux kurdes qui ne souhaitent pas partager le pouvoir. Le traité de Berlin lance une nouvelle politique d’occupation des terres, avec spoliation des terres cultivables des paysans Arméniens, tout en menant une politique d’implantation des réfugiés du Nord Caucase. Par conséquent, un exode rural se crée, engendrant un dépeuplement de la région ainsi qu’une paupérisation. Les chefs tribaux kurdes répriment les populations en raison de rendements agricoles en chute, suite au dépeuplement et à l’absence de main d’oeuvres qualifiées. En parallèle, c’est la naissance des premiers mouvements politiques arméniens. 

Le climat est tendu : le sultan Abdülhamid crée une milice tribale kurde, les Hamidiye, dissout le système de gestion démocratique des affaires internes de la nation arménienne. 

Les milices Hamidiye sont de véritables groupes paramilitaires pour réprimer les Arméniens et contrôler la région au nom du sultan et de l’ Empire. C’est un harcèlement multiforme, menant à une insécurité permanente et des conditions socio-économiques précaires et de fait, un exil des populations qui mettent en place des stratégies de survie et d’autodéfense. Ce harcèlement fait suite à des décennies de spoliations et persécutions.

Photographie : Groupe de Kurdes des Hamidiés, 1901, par H. F. B. Lynch

Une série de massacres entre 1894 et 1896 illustre parfaitement cette méthode. En 1894, dans la région montagneuse de Sassou, la population refuse de payer un triple impôt (qu’elle ne peut pas payer, faute de moyens). Ce refus est à l’origine du massacre de 700 villages et plus de 7000 tués, par représailles.

Lors de la manifestation pacifique du 30 septembre 1895, menée par le parti arménien social démocratique Hentchak, la police ouvre le feu et tue 1000 personnes. Ce n’est que le début d’une vague de violences et de pogroms qui vont perdurer environ jusqu’à 1896, conduisant à des tentatives de révolution et de prise de pouvoir par des mouvements considérés comme extrêmes, dont le mouvement Jeunes-Turcs, objet du second live.