Rappelle moi le génocide se concentre cette année sur le génocide perpétré à l’encontre des chrétiens armeniens dans l’Empire ottoman, entre le printemps 1915 et l’automne 1916. Fidèle à l’esprit initiale de cette série de lives commencée en 2021, cet article est une synthèse écrite du live du dimanche 14 juillet 2024.
Les années antérieures au génocide sont jalonnées de massacres, notamment entre 1894 et 1896. Le contexte fut aussi annonciateur, objet de notre premier épisode sur le génocide arménien : c’est d’ailleurs en s’appuyant sur ces faits que Raphaël Lemkin a pu forger la définition de ce qu’est un génocide des années plus tard.
Les massacres se poursuivent avec de façon globale un même mode opératoire dans un premier temps : tout d’abord il y a des réunions préparatoires avec les chefs tribaux et les notables urbains. Les mollahs prêchent ensuite dans les mosquées l’externalisation des chrétiens et provoquent les organisations par les autorités. Puis, les notables, instituteurs, prélats arméniens sont emprisonnés ou exécutés. Les commerces sont pillés et incendiés dans les quartiers urbains et en territoires ruraux. Systématiquement, les hommes sont visés d’abord et assassinés ; les jeunes filles et femmes sont violées. Les survivants sont convertis de force à l’islam.
C’est environ 100 000 à 200 000 morts, environ 50 000 orphelins, réfugiés, sans compter les victimes d’épidémies et de famine.

Les terres arméniennes sont considérées comme sans propriétaire et sont vendues ou allouées à des musulmans, ce qui engendre une haine de la part des Arméniens à l’encontre du sultan Abdülhamid II (photo ci-contre). Ainsi, un attentat à l’encontre du sultan est mené par la Fédération Révolutionnaire Arménienne (FRA) le 22 juillet 1905 à 12h30 sur la place de la mosquée dans la capitale. Le sultan est sain et sauf, malgré 78 morts et blessés.
La Fédération Révolutionnaire Arménienne est une fédération très active en Russie et en Perse. Elle vise à fédérer les mouvements progressistes pour instaurer un État laïc dans les différents pays ; selon la FRA, un État laïc est le seul système pouvant assurer un statut d’égalité et garant de la sécurité des biens et personnes.
En 1907, les mouvements d’opposition au pouvoir du sultan se développent et fusionnent entre le groupe Jeunes-Turcs à Paris, dirigé par Ahmed Riza (diaspora) et la Société ottomane pour la liberté (créé en 1906) ; ils forment le CUP, Comité Union et Progrès. Leur programme est assez flou, axé sur une modernisation de l’Empire par transposition des modèles européens. Selon eux, le meilleur moyen pour y parvenir est d’avoir l’appui de l’armée. De fait, une intense propagande pour le Comité est réalisée dans les milieux militaires.

Le CUP se développe rapidement en Macédoine, avec de nombreuses cellules secrètes menant à un soulèvement et la Révolution Jeunes-Turcs. La Révolution obtient la restauration de la Constitution que le sultan avait abrogé. Lors des élections parlementaires, le CUP passe à la tête du gouvernement (photo : Arméniensde Constantinople célébrant la formation du gouvernement CUP). Le gouvernement prend alors une tournure très autoritaire : liberté d’expression fortement contrôlée, interdiction d’association politique nationaliste.
Une contre-révolution est tentée en avril 1909 par des religieux et partisans de l’ancien régime ; l’armée intervient et les principaux responsables de la contre-révolution sont pendus en place publique.
En 1913, un triumvirat est mis en place (3 hommes à la tête de l’Empire). Il s’agit de Enver, Ministre de la guerre, Djemal, gouverneur militaire d’Istanbul et Talaat, ministre de l’Intérieur. Ils ont le titre de pacha et contrôlent toutes les institutions : tous les partis politiques sont interdits.
Le Comité Union et Progrès (CUP) est censé apporter de la modernisation à l’intérieur de l’Empire : téléphone, électricité, émancipation de la femme, formation de syndicats, égalité entre tous les citoyens ottomans avec mêmes droits et devoirs.
Or, un seul élément est en réalité favorisé : la communauté turque, qui représente seulement un tiers de la population. Le nationalisme turc devient de plus en plus valorisé par le CUP, prônant un panturquisme, appelant à l’union des peuples turcs d’Asie. Peu à peu, une ottomanisation culturelle se met en place pour unifier le système éducatif et favoriser la langue turque ; cependant, cela va accentuer les difficultés d’intégration des différentes nationalités de l’Empire.
Différents signes de radicalisation sont déjà présents (parti unique par exemple) et cela va se renforcer. Les nationalités non musulmanes doivent accepter de renoncer à leur identité, langue et se fondre dans l’élément turc. Il y a une importante recrudescence de la politique répressive sur les Albanais : en 1910, 50 000 hommes de troupes sont envoyés en Albanie pour « désarmer la population ». C’est en réalité un véritable carnage.
L’objectif ultime est de créer un état nation turc, en éradiquant chaque groupe susceptible d’entraver ce but. Cela va se faire officiellement par un décret de mobilisation générale le 3 août 1914. Le CUP crée une organisation spéciale, la Teskilât-i Maksusa : c’est un groupe paramilitaire chargé de la lutte contre les « tumeurs internes » (texte du décret), menant entre autre à un projet d’éradication totale des Arméniens, objet de notre troisième partie.
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