Rappelle moi le génocide se concentre cette année sur le génocide perpétré à l’encontre des chrétiens armeniens dans l’Empire ottoman, entre le printemps 1915 et l’automne 1916. Fidèle à l’esprit initiale de cette série de lives commencée en 2021, cet article est une synthèse écrite du live du dimanche 21 juillet.
L’épisode 1 est consacré aux origines du génocide arménien. Le second est dédié sur la prise de pouvoir par le CUP et la volonté de créer un peuple panturque sur le territoire de l’Empire ottoman.
Aujourd’hui cette troisième partie se focalise sur la mise en oeuvre de ce projet panturque et de fait la concrétisation du génocide.
Le 3 août 1914, le CUP (Comité Union et Progrès) crée un groupe paramilitaire chargé de la lutte contre les « tumeurs internes », selon un texte de mobilisation générale. Au printemps 1914, en amont de la création de ce groupe, des persécutions et déportations des Grecs des îles de l’Egée orientale et des zones côtières ont lieu. L’appellation « tumeurs internes » désigne dans le texte les Arméniens et chrétiens d’Orient (donc Grecs, Assyriens, etc).
En novembre 1914, l’Empire ottoman entre en guerre au sein de l’Allemagne et de l’Empire austro-hongrois. De nombreux officiers, diplomates, secouristes allemands étaient témoins des atrocités commises à l’encontre des Arméniens et chrétiens d’Orient. Les réactions sont variées : horreur, protestation formelle ou soutien aux ottomans.
« Ils ont d’abord rassemblé les hommes, ils les ont emmenés et les ont tués, raconte une survivante. Tout ce que nous avions, ils sont venus, ils s’en sont emparé. Moi, avec trois jeunes enfants, j’ai été tiraillée jusque dans les déserts de Deir-ez-Zor (en Syrie). Affamés, assoiffés, sous le soleil brûlant, chaque jour des centaines de malades mouraient. Et nous, ils nous emmenaient par groupes dans les collines et nous tuaient à coups de balta (« hache », en turc). Ils ont aussi emmené ma sœur avec ses deux enfants, ils les ont tués et les ont jetés dans une fosse. »
Le 24 avril 1915, les autorités ottomanes arrêtent 240 dirigeants arméniens à Constantinople (voir photo jointe) et les déportent à l’Est. Selon les autorités ottomanes, les révolutionnaires et dirigeants arméniens arrêtés étaient en contact avec l’ennemi (L’Entente : Grande-Bretagne, France, Russie, Serbie) et aideraient les troupes franco-britanniques à débarquer sur un des flancs du territoire. Lorsque l’Entente et les États-Unis (encore neutres) contestent les faits, les autorités ottomanes répondent que c’est une mesure de précaution.

Le gouvernement central exigeait une surveillance étroite, consignait les données du nombre d’Arméniens déportés, du nombre et type de logements abandonnés ainsi que le nombre d’Arméniens arrivant aux camps.
Les initiatives et décisions étaient prises par le plus haut niveau du cercle Comité Union et Progrès :
Talaat Pacha, ministre de l’Intérieur, Ismail Enver Pacha, ministre de la Guerre, Bahaeddin Sakir, directeur sur le terrain de l’Organisation Spéciale et Mehmed Nazim, chef de la planification démographique.
Le gouvernement impose un quota d’Arméniens par zone, réduits à 10% voir 2%. Les biens des déportés ou assassinés sont confisqués et redistribués aux citoyens bien souvent musulmans, encourageant les citoyens ordinaires à s’attaquer à leurs voisins ; beaucoup pensait que les Arméniens étaient riches alors que ce n’était pas le cas.

La circulaire 3052 du 24 avril 1915 est signée par le ministre de l’intérieur Talaat Pacha. L’ordre est donné aux autorités militaires et aux administrations de l’ensemble de l’Empire ottoman d’arrêter les élites arméniennes locales.
Le mois suivant, mai 1915, les déportations massives augmentent et ce quelque soit la distance jusqu’aux lieux de combat : des civils sont emmenés dans des camps de détention, situés dans les régions désertiques de l’Empire nord et sud Syrien, nord Arabie et Irak actuelle. La majeure partie de ces convois provenait des six plus grandes provinces arméniennes, et de tout l’Empire.
Le gouvernement central à Constantinople donne des ordres aux officiers régionaux : exécutions et déportations. La majorité des hommes en âge de combattre est exécutée. Les femmes et enfants sont très souvent déportés ou exécutés sur place.
Lors des marches forcées (déportations), des attaques arbitraires d’officiers locaux et de bandes criminelles font de nombreuses victimes : violences et viols, avec déshabillage et fouilles corporelles internes, enlèvement des jeunes femmes, tortures et meurtres. Des centaines de milliers d’Arméniens meurent avant d’atteindre les camps : tués, enlevés, suicides, faim/soif/froid/maladie.

La premiere phase du génocide se déroule d’avril à l’automne 1915. Il y a des destructions d’abord dans les sept provinces orientales d’Anatolie, dont quatre sont proches du front russe.
En février 1915, le comité central du parti met au point un plan de destruction, officiellement présenté comme un déplacement de population. Les soldats et gendarmes arméniens enrôlés dans l’armée ottomane sont relégués dans des travaux de voirie et éliminés par petits groupes par les gendarmes chargés de leur encadrement.
Le 24 et 25 avril 1915 sont deux dates clés, utilisées comme véritables points de départ. C’est la rafle et élimination des intellectuels arméniens (voir photo) : les ecclésiastiques, médecins, avocats, éditeurs, journalistes, enseignants, artistes, hommes politiques et députés sont ciblés. Au total, 2 345 personnes sont arrêtées, déportées et massacrées pour la seule ville de Constantinople.

Le 15juin 1915, 20 dirigeants arméniens du parti social démocrate Hentchak sont pendus en place publique à Constantinople.
En province, les notables sont arrêtés au motif d’un prétendu complot contre le gouvernement : les maisons sont perquisitionnées, les propriétaires sont torturés et déportés. Un avis de déportation est publié : toute la population doit être évacuée vers le désert de Syrie et Mésopotamie. Ce sont près de 306 convois de femmes, enfants et personnes âgées entre avril et décembre 1915, environ 1 040 782 personnes. Les hommes sont systématiquement massacrés, les enfants et femmes sont revendus comme esclaves et/ou servent d’esclaves sexuels.

La seconde phase se déroule de l’automne 1915 à l’automne 1916.
Le 15 septembre 1915, le ministre de l’Intérieur Talaat Pacha envoie un télégramme avec ordre de destruction à la direction du parti Jeunes Turcs :
« Le gouvernement a décidé de détruire tous les Arméniens résidant en Turquie. Il faut mettre fin à leur existence, aussi criminelles que soient les mesures à prendre. Il faut tenir compte ni de l’âge ni du sexe. Les scrupules de conscience n’ont pas leur place ici. »
Des prisonniers de droit commun (ayant déjà tué) sont libérés pour assister les forces armées dans l’exécution de cet ordre de destruction : ils sont regroupés sous une entité militaire secrète nommée Organisation Spéciale, créée en juillet 1914 (un an auparavant). Cette organisation est spécialisée dans l’extermination des convois de déportés arméniens.
Les déportations massives se poursuivent, au nombre d’environ 870 000 déportés arméniens. Seuls survivent un tiers des Arméniens, sauvés par l’armée russe, environ 290 000.
Toute trace du génocide est minutieusement éliminée : absence de photo et censure. Il existe de doubles ordres, ce qui est dit officiellement à l’extérieur et ce qui est dit en interne. Tout fonctionnaire voulant le dénoncer est muté, démis de ses fonctions ou fusillé.
La communauté internationale, déjà malmenée par la Première Guerre Mondiale en cours, est très limitée par de possibles interventions, malgré les paroles de la diaspora et les témoignages de diplomates.
En septembre 1915, la marine française parvient à sauver 4 000 combattants et réfugiés arméniens dans le massif du Musa Dagh, aidée par des tentatives de l’armée russe.

Jusqu’à la capitulation de l’Empire ottoman le 30 octobre 1918, les déportations et exécutions vont se poursuivre. Les pachas et haut-responsables doivent fuir en direction de Berlin. La Première Guerre Mondiale prend fin avec la capitulation de l’Allemagne le 11 novembre 1918. A la fin de la guerre, les vainqueurs vont se partager les territoires et ne vont pas se concentrer sur les Arméniens, en exode.
Au total, c’est entre 1,2 et 1,5 millions d’Arméniens qui ont été assassinés entre 1915 et 1916.
Or, ce génocide est difficilement reconnu même encore aujourd’hui tant par les arts que la justice.

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