Rappelle moi le génocide se concentre cette année sur le génocide perpétré à l’encontre des chrétiens arméniens dans l’Empire ottoman, entre le printemps 1915 et l’automne 1916. Ce dernier article de la série dédiée au génocide arménien se concentre sur une partie des artistes ayant choisi de représenter le génocide.
Épisode 1 : origines du génocide arménien
Épisode 2 : sur la prise de pouvoir par le CUP
Épisode 3 : la mise en œuvre du génocide
Épisode 4 : vers la reconnaissance juridique
Le génocide arménien est considéré comme l’un des premiers génocides du XXe siècle et l’un des derniers du XIXe. Dans mon approche, j’inclus les massacres de 1895, même si ce génocide est daté de 1915 à 1923. En outre, il est relativement effacé dans l’Histoire non seulement parce qu’il se déroule en partie en parallèle de la Première Guerre Mondiale (1914-1918), et que le gouvernement turc oeuvre à son invisibilisation dès sa mise en oeuvre, comme on a pu le voir. Par conséquent, la visibilité et l’écriture de l’histoire de ce génocide en sont fortement altérées.
De fait, différents moyens notamment les arts sont utilisés pour transcrire la réalité des massacres et de l’intention d’extermination. Dans cet article, je vais vous présenter trois artistes ayant abordé ce sujet.

Tout d’abord, Vardges Sureniants, qui est considéré comme le fondateur de la peinture d’histoire arménienne. Né en 1860 et mort en 1921, c’est un peintre, sculpteur, traducteur, illustrateur, critique d’art et artiste de théâtre arménien. Il a étudié à l’école des beaux-arts de Moscou et a étudié la miniature arménienne. Il a voyagé en Crimée, Italie, Iran, Arménie russe, France et Espagne. En 1915, il part dans deux villes accueillant des réfugiés arméniens et réalisé une série de compositions peintes. Sa technique est le réalisme, avec un souci du détail et de la lumière, rehaussé de pointillisme.
Deux toiles de représentation de scènes de massacre sont à retenir : le Sanctuaire Piétiné (1895) et Après le pogrom (1899). Ce sont des scènes extérieures, sur le parvis d’édifices religieux avec des personnes tuées (flaques de sang) et des livres déchirés. Ces représentations sont exécutées avec beaucoup de pudeur et de délicatesse notamment sur les couleurs et l’architecture contrairement à Arshile Gorky.


Arshile Gorky (1904-1948) est né dans l’Empire ottoman, sur les rives du lac de Van. Son père fuit pour les États-Unis quand il a deux ans : Arshile échappe au génocide et se réfugie en Arménie russe avec sa mère et sa soeur. Sa mère meurt durant la famine de l’hiver 1918-1919. Il émigre aux Etats-Unis en 1920 chez son père. Il se forme à l’école Providence (Rhodes Island) puis part à New York. Ses premières oeuvres sont influencées par Picasso et Cézanne. Vers 1930, ses peintures ont une certaine reconnaissance. En 1947, Arshile Gorky doit subir une opération chirurgicale pour un cancer diagnostiqué tardivement suite à une série de catastrophes : incendie de son atelier, grave accident de voiture et départ de sa femme. Il ne parvient pas à s’en remettre et se suicide par pendaison en 1948. Son style est hybride, formé entre l’héritage de la culture arménienne et ses terres, ainsi que par le modernisme américain. Dans ses oeuvres abstraites, on retrouve quasi systématiquement une imagerie proche des boucheries (scènes de massacres) dont il a été témoin, notamment avec l’emploi d’un rouge vif rappelant le sang. C’est un écho à l’histoire fracturée du peuple arménien.
L’historienne de l’art arménienne Nouritza Matossian relate les influences dans l’art de Gorky : l’art funéraire pour la pose, Cézanne pour la composition plane, Picasso pour la forme et couleurs, sans oublier Ingres pour la simplicité du trait et la douceur. En somme, un artiste hétéroclite témoin qui dévoile par la peinture les impacts de son passé.


Se pose en outre la question éternelle du temps à l’origine même de ce site internet :
Que faire de cette mémoire, quels enseignements ?
Le dernier artiste que j’ai sélectionné a décidé de choisir de créer la paix en transmettant les enseignements de ceux qui ont eu le courage d’étudier l’horreur humaine, ce que je fais via mon entreprise.
Voici donc les Réverbères de la mémoire (2018), réalisés par l’artiste arménien Mélik Ohanian.
C’est un projet porté par la communauté arménienne et la Ville de Genève par le biais de son Fonds d’Art Contemporain. L’oeuvre rend hommage aux liens des Genevois et des Arméniens ainsi qu’aux fragments de leurs histoires communes. A travers neuf réverbères de huit mètres de haut sont considérés plusieurs axes : la vision de l’exil, la réverbération, la diaspora et la dispersion, la psychanalyse du trauma par l’incrustation de textes thématiques. Il y a eu de nombreuses oppositions, y compris le jour de l’inauguration. Genève a été choisie parce que c’est dans cette ville qu’est né le premier parti politique arménien et le premier parti marxiste du Moyen-Orient, ainsi que la naissance de la diaspora arménienne.
La reconnaissance du génocide arménien a été un long chemin nécessaire pour la mise en place de l’oeuvre. Tout d’abord, le génocide a été reconnu par le parlement genevois en 1998, puis par le parlement suisse en 2003. L’installation se situe au parc de Tremblay et a été installé en 2018 : chaque lampadaire est formé par une larme, comprenant la notion psychanalytique de survivance définie par Janie Altounian ainsi que des extraits de l’ouvrage fondateur Les origines du totalitarisme d’Hannah Arendt. Tout en discrétion et en s’inscrivant dans l’espace public, cette oeuvre appelle à la responsabilité de chacun pour penser aujourd’hui et demain.
Ci-dessous des extraits des textes sur les Réverbères, en situation.

- « La première perte que les «sans droits» ont subie a été la perte de leur résidence, ce qui voulait dire la perte de toute trame sociale dans laquelle ils étaient nés et dans laquelle ils s’étaient aménagés une place distincte dans le monde (…). Ce qui est sans précédent ce n’est pas la perte de résidence c’est l’impossibilité d’en retrouver une (…). Personne ne s’était rendu compte que le genre humain avait atteint le stade où quiconque était exclu de l’une de ses communautés fermées (…) se trouvait du même coup exclu de la famille des nations. »
(Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme. L’impérialisme, 1982)
« Être exclu d’un groupe social signifie, entre autres, être également dépossédé de la parole qu’on pourrait y acquérir, y tenir et donc être amputé de tout moyen susceptible de transmettre les effets d’un tel effondrement de la subjectivité par l’avortement du sens. Lorsque le lien entre les générations a été rompu par les violences, les servitudes qui exilent l’homme de l’aire transitionnelle de la parole, il faut que s’écrive cette rupture, cet exil afin que soit recueilli, transmis au monde ce qui n’a pas pu se dire, afin que soit désignée la place de chacun dans cet éclatement. »
(Janine Altounian, La Survivance. Traduire le trauma collectif, 2000)

Et aujourd’hui ?
Même encore de nos jours, le génocide arménien n’est pas totalement reconnu et le gouvernement turc crée des représailles notamment économiques sur tout État reconnaissant le génocide arménien. De fait, cette reconnaissance au niveau mondial est fortement impactée : l’économique prime sur l’humain.

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