Être rescapée

Au creux de mes omoplates, il y est encré « Tomber est permis ; se relever est ordonné » depuis une dizaine d’années.

Le recul est nécessaire pour mieux avancer. La fusillade et ses suites sont riches d’apprentissages durables, m’impactant profondément y compris sur mes pratiques professionnelles durant de longs mois. C’est la raison qui a fait que j’ai cessé d’écrire quelques temps.

Il a fallu digérer l’injustice d’une plainte classée sans suite par le procureur au sujet de la fusillade, ce qui signifie absence d’enquête et de réparation sur le plan pénal.

Puis des nuits et des jours, à se faire courtiser par la colère et la vengeance. 


Lors d’un entretien récent autour d’un « choc de beauté » avec l’écrivain et metteur en scène Gustave Akakpo, je lui parle de Monory et son oeuvre La fin de Madame Gardénia. C’est là où je mesure l’impact de Jacques Monory dans mon parcours. Voici un extrait de cet échange.

« Oui, je crois que c’est cette oeuvre-ci, qui a semé une graine dans le cerveau de l’étudiante que j’étais en 2012 environ. J’ai fait ma première conférence au musée en 2014. C’est là, en la voyant que j’ai senti mon ancrage véritablement en cette ville. Je ne pensais pas que j’allai me spécialiser dans ce domaine précis à l’époque. Et cette oeuvre, cette oxymore artistique m’a montré qu’on pouvait évoquer de la violence avec de la douceur et de la couleur. « 

L’entretien avec Gustave Akakpo me recentre sur l’essentiel. Mon parcours, mes expériences autour du sensible et ce que je fais. Une autre bouffée d’air. Je connais chaque livre présent dans ma bibliothèque. Je pioche un livre, à l’instinct : Le Dérèglement du monde, d’Amin Maalouf. Dans ses pistes, ses tentatives pour garder espoir malgré le contexte (écrit en 2009) il mentionne l’ardente colère des justes que je juge extrêmement pertinent.

« Il s’agit [aussi] de concevoir sans délai, et d’installer dans les esprits, une toute autre vision de la politique, de l’économie, du travail, de la consommation, de la science, de la technologie, du progrès, de l’identité, de la culture, de la religion, de l’Histoire ; une vision enfin adulte de ce que nous sommes, de ce que sont les autres, et du sort de la planète qui nous est commune. En un mot, il nous faut « inventer » une conception du monde qui ne soit pas seulement la traduction moderne de nos préjugés ancestraux ; et qui nous permette de conjurer la régression qui s’annonce. Nous tous qui vivons en cet étrange début de siècle, nous avons le devoir – et, plus que toutes les générations précédentes, mes moyens – de contribuer à cette entreprise de sauvetage ; avec sagesse, avec lucidité, mais également avec passion, et quelquefois même avec colère. Oui, avec l’ardente colère des justes. »

[Amin Maalouf, in Le dérèglement du monde, p.314, 2009]

Ces propos me donnent de la force, la force pour continuer. Terre de mémoires évolue à son rythme, s’enrichit de nouvelles rencontres. La vie suit son cours sans laisser pourrir nos cœurs. Le pourrissement des cœurs est la porte du déclin comme le disait Aimé Césaire.

« Ce n’est pas par la tête que les civilisations pourrissent.

C’est d’abord par le coeur. »