Ce dernier épisode est consacré à ce qu’est faire mémoire aujourd’hui par les arts, du génocide de Srebrenica. Laisser des traces, des écritures manuscrites, des photos sont des actions les plus précieuses pour prouver une existence humaine à un moment donné. Dans le cas de Srebrenica sans oublier d’autres massacres, les os, jadis des corps, jadis des personnes, sont les preuves même de ce qui s’est passé. L’art est là pour convoquer les mémoires ; il exige le souvenir, le rappel d’existence d’une personne là où l’écriture peut être perçue comme limitée. L’art également peut être limité, c’est pourquoi dans de telles situations aussi horribles soient-elles, toute la palette artistique doit être déployée. Si la littérature, le cinéma, la sculpture ne peut toucher quelqu’un, puisque chacun possède sa propre sensibilité, alors ce sera peut-être la danse, la peinture, la musique. Toute trace est importante même si elle paraît inutile maintenant.
Dans l’étude des génocides, l’art vient en appui, en soutien à la mémoire et aux faits. C’est par les dessins de rescapés que la communauté internationale les a cru, que ce soit pour la Shoah ou encore le génocide au Cambodge. Les productions réalisées dans ces contextes si particuliers, même de simples croquis deviennent des appuis, des preuves là où l’écriture, l’expression peut être muette.
Les rituels mis en oeuvre lors des commémorations du génocide de Srebrenica ont leur particularité, intimement liés aux cultures et rites funéraires. Chaque année, le 11 juillet, il y a tout d’abord l’inhumation des restes des personnes identifiées, restes présentés en cercueil dans un camion orné de drapeau bosniaque et de fleurs, qui traverse la ville de Srebrenica pour se rendre au mémorial de Potocari.

Lors de cette commémoration, une cérémonie funéraire est mise en place ainsi que la mise à la terre. En 2024, il y a eu ainsi 14 cercueils donc 14 personnes qui ont pu être identifiées. Cette année, il y en a eu 7. Bien souvent, les corps sont incomplets mais les familles demandent l’inhumation pour pouvoir faire enfin leur deuil. Une marche collective est organisée, reprenant le chemin inverse des personnes ayant fui l’enclave en juillet 1995 : des milliers de marcheurs y participent (survivants, familles de victimes, marcheurs de tout pays, diaspora).
L’engagement des survivants et familles de victimes est décisif, permettant de lutter contre le négationnisme encore présent en Bosnie. C’est grâce à eux, particulièrement l’association nommée Mouvement des Mères des enclaves de Srebrenica et Zepa, que le mémorial a été créé. Cette même association a conçue l’oeuvre intitulée Mother’s Scarf, une oeuvre collective visant la sensibilisation et la prévention. Il s’agit du déploiement d’environ 3000 foulards traditionnels des mères de Srebrenica et de Zepa : ce sont des foulards des rescapées, des victimes, ou transmis de génération en génération, étendus sur un fil. Cette initiative civile est bien souvent associée à des récits et témoignages. Le foulard devient porteur d’une mémoire individuelle, formant également le collectif.

L’implication collective permet en effet une mobilisation, un attachement par le geste, créant ainsi un lien unique.
C’est ce que s’efforce de faire l’artiste Aida Sehovic, musulmane bosniaque ayant fui le pays avec sa famille lors de la guerre en 1992. Elle a d’abord vécu comme réfugiée en Turquie, puis en Allemagne avant d’immigrer aux États-Unis en 1997. En exil, elle a vu le déroulement du génocide ainsi que l’inaction générale vis-à-vis de la violence. C’est dans l’art qu’elle a trouvé un refuge pour sa colère et a créé en 2006, un monument « nomade » selon ses dires, appelé ŠTO TE NEMA, que l’on peut traduire par « Où étais-tu? » [Se prononcé « SHTO TAE NAEMA »] . Elle recueille des tasses à café traditionnelles bosniaques en porcelaine (fildzani) pour représenter chacune des 8 373 victimes de Srebrenica, d’après les chiffres de 2020. Les premières tasses ont été données par les femmes de Srebrenica (923). D’autres œuvres sont produites en lien avec la mémoire du génocide et le nom est devenu une organisation à but non lucratif dont voici le lien.

Entre 2006 et 2020, Aida Sehovic et son équipé ont exposé ŠTO TE NEMA dans 15 lieux différents, la plupart dans l’espace public d’une ville le 11 juillet de chaque année.
Les passants sont invités à remplir les tasses de café traditionnel, café fait toute la journée, une tasse étant une personne. De cette façon, chaque personne est incarnée par la tasse remplie, le temps de la présence de l’oeuvre. Cette action honore les disparus en leur offrant une matérialisation par le café versé. Chaque tasse a été offerte à l’artiste, par des dons de rescapés, familles, diasporas. En plus de l’action, les passants sont sensibilisés au génocide et de ce qui s’est passé à Srebrenica et dans les autres endroits.

Toute personne sensibilisée est un pas de recul pour le négationnisme, négationnisme encore très présent en Bosnie.

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